| Date : | Du 4 au 6 décembre 2008 |
| Lieu : | La Coupole, Combs-La-Ville |
| Type : | Théâtre |
Morale, pouvoir et comédie
Un Shakespeare dans toute sa splendeur, c’est-à-dire inclassable. Mesure pour Mesure n’est ni franchement une comédie, ni une tragédie, ni une farce. Ou alors tout cela à la fois. Avec comme noeud central un effroyable marchandage. Celui du gouverneur par intérim, Angelo, qui, pour épargner un jeune gentilhomme propose à sa soeur, Isabelle, une future religieuse, de passer une nuit d’amour avec lui… Heurt de deux désirs contradictoires… Jean-Yves Ruf, qui commence à être un familier de l’auteur élisabéthain – il a déjà monté Comme il vous plaira – redonne à la pièce, traduite dans sa belle rythmique poétique par le spécialiste André Markowicz, son poids charnel. Une superbe affaire de famille puisque c’est son frère, Éric Ruf, libéré pour l’occasion par la Comédie Française, qui interprétera le rôle-titre. Trouble sauvage mêlé à la violence assuré. J’ai monté Comme il vous plaira en 2003, et André Markowicz le traducteur avait envie qu’on continue ensemble d’explorer Shakespeare. J’ai pris mon temps, car ce n’est pas une mince affaire, mais, très vite, j’ai tourné autour de cette pièce Mesure pour Mesure. On peut d’ailleurs la comparer à Comme il vous plaira du point de vue de la forme. C’est un monstre. Shakespeare s’est empressé d’oublier Aristote. Ici, pas d’unité de ton, on passe allégrement du vers libre au vers rimé et à la prose, c’est d’une liberté de forme qui est une gageure pour le metteur en scène mais aussi une jubilation. Difficile de dire en une phrase de quoi ça parle. On peut facilement dire que le Songe d’une nuit d’été traite du désir, c’est plus difficile de cerner Mesure pour Mesure en peu de mots. Par contre, je sais comment cela commence.
Que devient un homme qui se juge droit, pur, d’une moralité sans taches, quand on le place dans un bain de pouvoir, quand on lui donne tous les pouvoirs. C’est l’expérience que fait le Duc sur Angelo au début de la pièce. De là, Shakespeare élabore une machine d’écriture qui explore de nombreuses lignes de force. Le pouvoir, je viens de le dire, le désir, la justice. Oui, c’est une magnifique pièce sur la notion de justice humaine. Shakespeare fait dialoguer deux conceptions opposées de la justice, celle d’Escalus, une justice de proximité, compassionnelle, qui tient compte du contexte, et la justice d’Angelo, expéditive, sans concession, et qui se nourrit de tautologies : la loi est la loi, et une loi est faite pour qu’on l’applique. Une justice qui crée de la surpopulation carcérale, et qui rend la pièce éminemment contemporaine.
Jean-Yves Ruf
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