Au pied des sapins du Haut-Jura, la décision est tombée en conseil municipal un soir de semaine, presque à voix basse. Ici, on ne veut plus voir défiler des serrures à code et des valises à roulettes tous les vendredis. La commune a tiré un trait net sur les locations touristiques de courte durée, avec une idée simple: rendre l’habitat à ceux qui y vivent.
«On ne veut pas devenir un décor de week-end», souffle Marie, infirmière et mère de deux enfants. La phrase est revenue, de bouche en bouche, jusqu’au vote. Ce geste, certains l’appellent coup de frein, d’autres respiration. Pour le village, c’est un pari sur le quotidien.
Pourquoi ce virage ?
Les résidences principales reculaient, les volets clos gagnaient du terrain. Chaque saison voyait partir un instituteur, un charpentier, une famille. Dans la rue principale, les fenêtres s’illuminaient surtout le samedi soir. «On perdait notre rythme, et avec lui notre âme», résume le maire.
En supprimant les meublés de tourisme dans le périmètre du bourg, la municipalité a voulu rendre les baux longue durée attractifs, désamorcer la surenchère et freiner l’atomisation du tissu social. Car à force de logements transformés en biens spéculatifs, les prix s’envolent, les jeunes s’éloignent, les services ferment.
L’opposition? Elle existe, bien sûr. Quelques propriétaires regrettent une rentabilité «qui permettait d’entretenir les maisons anciennes». Une voix se détache: «Je louais deux chambres, pas un hôtel. J’aidais, à ma manière, l’économie locale», plaide Jean, retraité, qui dit avoir «toujours mis des couvertures supplémentaires à disposition».
Ce que la mesure change au quotidien
Les effets, déjà, s’aperçoivent à l’échelle d’un trimestre. Les annonces de locations à l’année réapparaissent, timides mais réelles. L’école a récupéré deux inscriptions. L’épicier voit son lundi matin repartir. «Ça cause à nouveau au comptoir», sourit-il.
La commune a accompagné sa décision par un paquet d’outils juridiques et d’aides. Une cellule d’appui guide les propriétaires vers la rénovation et la location classique, avec micro-subventions à la clé. La gendarmerie a un protocole clair: signalement, contrôle, amende. Sans chasse aux sorcières, mais sans ambiguïté.
- Aides à la rénovation énergétique pour les locations longues, médiation propriétaire-locataire, et priorisation des travailleurs essentiels (soignants, enseignants, artisans).
Le débat: attractivité vs identité
Sur le parvis de l’église, une phrase revient: «On accueillera toujours, mais pas au détriment de ceux qui restent.» Le tourisme n’est pas banni. Il est recalibré. Les hôtels familiaux, les chambres d’hôtes déclarées, le camping municipal gardent toute leur place.
«La montagne n’est pas un parc d’attractions, c’est un habitat», insiste Léa, accompagnatrice en moyenne montagne. Face à elle, Hugo, qui gérait un studio, s’interroge: «La règle est trop large. Pourquoi ne pas imposer des quotas, plutôt qu’un arrêt net?» La mairie répond avec ses chiffres: parc trop petit, tensions trop fortes, nécessité d’un geste fort, mais réversible si l’équilibre revient.
Cette politique s’inscrit dans une stratégie plus large: soutenir les commerces de fond de vallée, les circuits courts, et un tourisme de séjour plus long, moins extractif. «On préfère trois nuits, trois tables d’hôtes et quelques randos, à une nuit, un micro-ondes et un selfie», résume un élu.
Ce que font les voisins
La région hésite, tâtonne, invente. Ailleurs dans le massif, les réponses diffèrent selon la pression et la taille des communes. Le village a étudié ces modèles avant de trancher.
| Territoire voisin | Règle sur la courte durée | Effets visibles |
|---|---|---|
| Petite commune de montagne | Interdiction dans le centre ancien | Retour de familles, légère baisse des loyers |
| Station voisine | Quotas par quartier + changement d’usage | Stabilisation, mais pression en périphérie |
| Ville moyenne jurassienne | Encadrement des loyers + enregistrement | Effet modéré, stratégie jugée trop tiède |
| Commune frontalière | Taxe majorée + autorisation préalable | Recettes en hausse, pas d’accalmie sur les prix |
On le voit: sans action ferme, la courbe ne s’inverse pas vraiment. Avec une mesure dure, les gagnants sont les habitants… à condition d’accompagner les propriétaires pour éviter les logements vides.
Et maintenant ?
La prochaine étape vise le logement des saisonniers, souvent laissés au bord de la route. La mairie rénove un ancien bâtiment communal pour créer des studios au loyer maîtrisé. Les associations planchent sur une bourse aux chambres chez l’habitant, avec charte d’accueil.
Côté voyage, la commune pousse un récit différent: plus lent, plus sobre. Un topo-guide de randonnées depuis la gare la plus proche, des ateliers de fromagerie, des veillées au four banal. Moins de flux, plus de liens. «Nous ne fermons pas la porte», dit le maire. «Nous la laissons entrouverte, pour ceux qui veulent vraiment entrer.»
Les sceptiques attendent l’hiver pour juger. Les optimistes voient déjà les bancs se remplir à la bibliothèque, une poussette laissée devant la boulangerie sans crainte, une maison de village qui retrouve des rires derrière ses pierres. Le pari est là: préserver un pays, pas une carte postale.
Dans le Jura, l’altitude ne se mesure pas qu’en mètres. Elle s’entend dans le silence des soirs de semaine, dans les salutations sur le pas de la porte, dans la lumière des cuisines allumées toute l’année. C’est cela que le village a décidé de défendre: la simplicité exigeante d’une vie qui tient, ensemble.