« Porter le feu en avant » : Leïla Slimani achève sa trilogie familiale franco-marocaine

Une constellation familiale est un concept visant à rendre spatialement visibles la dynamique et les relations au sein d’un groupe familial à problèmes. Or, un terme stérile comme concept semble ridiculement inapproprié pour le monde épique et tentaculaire que l’auteure franco-marocaine Leïla Slimani déchaîne dans la trilogie de romans qui se conclut aujourd’hui dans le volume « Porter le feu en avant ».

Et pourtant, ici aussi, la famille est le système de référence qui rend visibles les dynamiques et les relations qui, pourtant, façonnent la complexité des problèmes d’une vie contemporaine secouée par la migration, les inégalités et les distorsions culturelles bien au-delà de l’horizon de la sphère privée. Les contrastes spatiaux programment ce qui arrive aux gens : le Maroc ici, la France, ancienne puissance coloniale, là ; ici la cage dorée d’une élite tournée vers l’Occident qui ne maîtrise pas suffisamment la langue de son propre pays, là les gens qui vivent en périphérie de la ville, près des plages ; ici la hauteur du siège d’une banque à Casablanca, là le monde souterrain de la prison – et la courte distance qui relie les deux.


« Mia sortait à peine de la porte. Elle ne connaissait pas son pays. » Mais qui est Mia de toute façon ? Au début, elle ne le sait plus. Dans le prologue, nous la rencontrons en tant qu’écrivain à Paris dont l’existence s’est perdue dans le brouillard post-Covid et qui traverse une profonde crise d’écriture.

Mais avant que vous puissiez constater par vous-même qu’il a été surmonté sous la forme de ce roman, peut-être un bref rappel. Quiconque a lu le deuxième tome de la trilogie, « Look How We Dance », était présent à la naissance de Mia, à la célébration à laquelle fait référence le titre. Elle est la petite-fille de l’Alsacienne Mathilde, tombée amoureuse du Marocain Amine, qui combattait aux côtés de la France, durant les dernières années de la Seconde Guerre mondiale. Avec un mélange d’aventure et de passion, elle l’a suivi dans son pays d’origine.


Désir illimité de liberté

Ainsi commence une saga s’étendant sur trois générations dans laquelle tradition et modernité, féminisme et patriarcat, lumières et domination avec toutes les variétés de racisme se condensent en une histoire sociale postcoloniale. Aïcha, la mère de Mia, a étudié la médecine à Strasbourg et a épousé à son retour l’intellectuel Mehdi qui, malgré son surnom de Karl Marx, a accepté le pouvoir et avait d’abord une brillante carrière devant lui.



Eh bien, dans le dernier tome, il s’affaire à rénover une banque délabrée et à préparer la très dorée cage du quartier huppé des Ambassadeurs de Rabat où grandit Mia. Il y a encore un long chemin à parcourir depuis la jeune fille carrée aux cheveux crépus, rongée par la jalousie de sa belle sœur, jusqu’à l’écrivain sûr d’eux et expérimenté. Après un éveil à une orientation sexuelle qui pouvait encore vous conduire en prison au Maroc dans les années 1980, il vous conduit vers la liberté de circulation dans la capitale française. Les romans nourrissent en elle un désir de liberté sans limite. Mais après avoir étudié l’économie à Londres, elle a d’abord pris pied dans le monde de l’argent.

Une chronologie parcourt l’ordre spatial : la révolution iranienne, la fatwa contre Salman Rushdie, les matchs de football et les modes marquent ce qui se passe au-dessus de la tête des acteurs. À un moment donné, deux avions s’écrasent sur des immeubles de grande hauteur.

La coquille d’escargot protégée se fissure

Les conséquences de la première guerre du Golfe ont contrecarré le projet de Mehdi de réaliser des investissements audacieux pour transformer le Maroc en un paradis pour tous. Et soudain, la solitude cosmopolite de Mia au sein de l’aristocratie riche de Londres est brisée par l’annonce de l’arrestation de son père au Maroc : « Pour la première fois de sa vie, elle a eu le sentiment que la coquille dans laquelle elle vivait se brisait. » Finalement, quelque chose arrive qui les catapulte hors de leurs enclaves abritées : « le malheur, enfin ! »

Elle devient alors une écrivaine qui, s’appuyant sur son histoire familiale, joue à travers toutes les constellations dans lesquelles l’expérience de l’étrangeté devient expérience de soi. « Les romans d’aujourd’hui ne me disent rien », dit sa grand-mère alsacienne, qui écrit aussi. « Les gens racontent leur vie, élargissent leur intimité. Mais on ne devient pas écrivain en se regardant dans le miroir. Les histoires commencent quand on le traverse. »

Et c’est justement ce qui distingue l’auteur du roman de l’écrivaine Leïla Slimani, aussi similaires que soient leurs expériences. « Laissons la vérité aux familles qui n’ont pas d’imagination », écrit Mia en montrant le chemin derrière le miroir, où l’intrigue qui plonge son père dans le malheur commence à communiquer avec la conclusion du « Procès » de Kafka.

Huit ans après sa mort, il a été lavé de toutes les allégations portées contre lui : « Nous avons reçu des excuses. Mais la honte lui a survécu et la peur aussi. » Comme pour le représentant autorisé de la banque Josef K.

Ce que Mia tente en vain de découvrir dans la vie, où est sa place, à quel pays elle appartient et ce que signifie l’identité quand on a perdu la mémoire, se réalise dans le fantasme réaliste de l’impressionnant roman de Leïla Slimani : trouver le sien chez les autres sans se perdre. Derrière le miroir se trouve le lieu où se complète leur constellation familiale.

Leïla Slimani : Continuez le feu. Traduit du français par Amélie Thoma. Luchterhand. 448 pages, 25 euros.

infos

Vie
Leïla Slimani, née à Rabat en 1981, a grandi dans une famille aisée au Maroc. Sa famille appartenait à l’élite francophone du pays. Son père a été ministre de l’Économie du Maroc de 1977 à 1979, puis a dirigé une banque. En 2002, il a été condamné à quatre mois de prison pour détournement de fonds présumé et a été réhabilité à titre posthume en 2010. Slimani a étudié les sciences politiques à l’université prestigieuse de Sciences Po de Paris, puis a travaillé comme journaliste pour le magazine « Jeune Afrique ». Fin 2017, elle est nommée représentante personnelle du président Emmanuel Macron pour la prise en charge de l’espace francophone. Elle vit désormais avec sa famille au Portugal.

Usine
Les livres de Leïla Slimani touchent sans crainte aux tabous. Son premier « To Lose All That » raconte le désir sûr d’elle d’une jeune femme qui transcende les conventions et les règles sociales. En 2016, elle reçoit le prix Goncourt pour son roman « Alors dors aussi ». Il s’agit d’une nounou qui assassine brutalement les enfants qui lui sont confiés. « Sex and Lies » est un livre sur la vie amoureuse secrète des femmes musulmanes. Sa trilogie désormais terminée s’inspire de sa propre histoire familiale. Les deux premiers volumes étaient « The Land of Others » et « Look How We Dance ».