Paris – Elle est l’héritière milliardaire d’une entreprise de cosmétiques et vit dans un monde aussi précis que sur des roulettes. « Madame est servie », annonce chaque matin le majordome immaculé avant de réciter ses rendez-vous. Mais le système parfaitement maîtrisé commence à faiblir lorsque Marianne rencontre Pierre-Alain, photographe et artiste à la réputation douteuse.
Avec « La femme la plus riche du monde », Thierry Klifa met en scène une satire sociale acerbe et amère sur le pouvoir, l’argent et l’auto-tromperie. Au centre se trouve un brillant duo : Isabelle Huppert dans le rôle de Marianne Farrère et Laurent Lafitte dans le rôle de Pierre-Alain Fantin. Elle, contrôlée, cool, la soixantaine, découvre sur le tard une touche de liberté. Lui, excentrique et sans vergogne, bouscule son monde avec sa provocation jouissive.
Quand tout n’est plus synchronisé
Marianne dirige l’entreprise d’une main de fer : la publicité est un devoir, l’attitude fait partie de la marque. Lorsque sa fille (Marina Foïs) lui présente le photographe Pierre-Alain, ce système est renversé.
Le riche entrepreneur tombe vite sous le charme du provocateur habile, à la fois moqueur et flatteur.
Une proximité dangereuse
La relation se transforme rapidement en dépendance. Marianne lui permet non seulement de partager sa richesse, mais aussi son style de vie, sans aucune limite perceptible. Même ses provocations calculées, son altérité démonstrative, ses frasques ne la rebutent pas : il apparaît avec sa jeune amante, urine dans les rhododendrons.
L’inquiétude grandit dans son entourage : le mari reste distant car il voit sa femme ressusciter, et la fille s’alarme de plus en plus.
Un jeu de pouvoir toxique et fascinant se développe entre les deux – quelque part entre admiration, manipulation et dépendance émotionnelle. Dans une interview accordée à l’agence de presse allemande, Huppert elle-même décrit cette dynamique comme un attrait : Pierre-Alain est « comme un alcool fort » pour sa silhouette – une fois goûté, il est presque impossible d’y résister. C’est exactement l’attrait de son rôle : une chute dans une version différente d’elle-même.
Affaire juridique complexe
Klifa s’inspire librement du soi-disant scandale Bettencourt, une affaire qui a saisi la France dans les années 2000. Au centre se trouvait l’héritière de L’Oréal, Liliane Bettencourt, qui a offert au photographe François-Marie Banier des cadeaux d’une valeur de plusieurs millions au fil des ans.
Déclenchée par une plainte déposée par sa fille Françoise Bettencourt-Meyers pour exploitation présumée de sa mère affaiblie, une affaire judiciaire sensationnelle s’est développée. En 2015, Banier a été reconnu coupable d’« abus de faiblesse ».
Comme Huppert l’a souligné dans l’interview, lorsqu’elle travaillait sur le film, elle ne s’intéressait pas au cas réel, mais plutôt à la rencontre entre les deux et à la facilité avec laquelle elle se développait. « C’est comme si une partie d’elle-même s’exprimait soudain facilement et librement au contact de cette personne. »
Spirale dangereuse
L’intrigue du film se concentre avant tout sur la spirale toujours croissante des excès qui caractérise la relation entre Marianne et Pierre-Alain. Les dialogues sont particulièrement agréables : ils jouent à la fois avec le caractère provocateur de Pierre-Alain et la franchise souvent acerbe de Marianne, tout en véhiculant des nuances subtiles sur des sujets tels que le mariage, l’argent et le pouvoir.
Humour amer
Oscillant entre satire sociale et comédie tabloïd, le ton oscille entre humour amer et profondeur mélancolique. Derrière la surface lisse de la haute société se cache un monde de solitude, de vide et de relations mises en scène.
Ici, les sentiments sont marchandisés, la proximité est remplacée par l’argent. Klifa expose ce mécanisme avec clarté, sans prêcher moralement, mais en le démontant avec plaisir.
Avec « La femme la plus riche du monde », il crée un cinéma très divertissant, porté par un Huppert qui brille de manière impressionnante entre froideur et vulnérabilité.